Zone franc : Pr Kako Nubukpo donne des pistes de sortie

La problématique du Franc CFA et son impact sur les pays africains utilisateurs de cette monnaie était au centre d’une grande conférence animée par le professeur Kako Nubukpo ce mardi  30 avril à Lomé. Une occasion pour le professeur de  revenir sur les raisons pour lesquelles les pays membres de la zone franc CFA doivent se départir de cette monnaie s’ils veulent atteindre l’émergence.

Il est l’une des figures les plus critiques du Franc CFA. Pr. Kako Nubukpo, nouveau doyen de la Faculté des sciences économiques et de gestion (FASEG) à l’Université de Lomé, a animé une conférence-débat sur le sujet mardi dans la capitale togolaise.

La conférence avait pour objectif de faire comprendre le bien-fondé de la suppression du franc CFA en Afrique. « On a besoin d’un  système financier qui  permette de créer des activités, des emplois, de la croissance économique. Et dans son organisation actuelle, le franc CFA et la zone Franc ne permettent pas  de faciliter cette émergence de nos pays que nous espérons tous », a déclaré le professeur Nubukpo.

La conférence a tourné autour de trois axes essentiels. Il s’agit de l’histoire du franc CFA et de la zone franc, un premier axe qui a permis de rappeler que cette histoire a un lien avec l’esclavage et la colonisation. Il a ensuite abordé la question de l’économie, en rappelant  que la zone franc n’est  pas une zone monétaire optimale, avec des éléments qu’on peut qualifier d’éléments de friction, notamment les problèmes liés à la  compétitivité des filaires. Et enfin, le troisième point qui est la question politique et institutionnelle où Kako est revenu sur le fait que le nom CFA simple, pose problème à la veille du 60ème anniversaire des indépendances en Afrique.

En ce qui concerne l’acronyme CFA donc le sens a été changé après les indépendances, le professeur suggère qu’on remplace enfin ce nom, car selon lui, « le simple fait de conserver cette acronyme, ne permet pas aux pays utilisateurs de sortir de la zone ». Il ajoute qu’« il faut changer ce nom pour déjà faciliter et donner une chance d’aller vers notre propre monnaie que nous allons gérer nous-mêmes ». Et si la France n’a pas voulu qu’on change d’acronyme CFA au moment des indépendances, c’est tout simplement parce que, la France savait, dit-il, que si on change d’acronyme, on serait finalement tenté de gérer nous-même notre monnaie. En clair, le premier symbole de renaissance africaine, selon Pr. Kako Nubukpo, c’est le changement de nom à cette monnaie, et il faudra y arriver au plus tard en 2020.    

Il propose que les 14 pays membres de la zone franc passent aux réformes du dispositif de gestion monétaire, en particulier «  que les réserves de change  qui sont logés auprès du trésor français soient déposés plutôt à la Banque de règlements internationaux à Balk et que nous puissions avoir un contrôle citoyen de la gestion monétaire beaucoup plus important que ce qui est le cas à l’heure actuelle », dit-il.  

S’il y a quelqu’un qui doit se glorifier du CFA, c’est l’élite africaine urbaine. Ces derniers en jouissent au dépend des ruraux. Les ruraux, explique le professeur, sont les producteurs de devises (café, coton, cacao) mais ils n’ont pas en contrepartie les services publics (hôpitaux, écoles, routes, électricité, eau potable). C’est plutôt la classe moyenne urbaine qui profite des devises de ces ruraux. « Ce qu’on ne dit pas suffisamment, c’est que le franc CFA est  un outil de prédation intra-africaine aussi, intra-classe sociale. C’est une monnaie qui permet aux élites urbaines de vivre au-dessus de leurs moyens. C’est d’ailleurs pour cela que les élites ghanéennes ou nigérianes nous envient, parce qu’elles se rendent compte que nous avons accès très facilement aux produits importés étrangers », indique-t-il. « Cette situation, en terme de processus de développement est ravageur. Le CFA nous empêche de nous développer, parce que cette monnaie privilégie la rente à la production ». Une affirmation qu’il appuie avec l’exemple palpable des étrangers qui sont  au Togo, et qui peuvent rapatrier sans problème leur bénéfice grâce au CFA, puisque cette monnaie est  en parité fixe avec l’Euro, elle a une garantie de convertibilité avec l’Euro, et bénéficie d’une liberté de circulation des capitaux, tout ceci de façon licite.

Comment sortir du franc CFA

Pour arriver à se débarrasser du franc CFA, trois portes de sortie se présentent. La première, c’est de créer une monnaie pour les pays non – CFA d’Afrique de l’ouest, et les fusionner après avec les pays CFA, pour ensuite créer la monnaie CEDEAO. La deuxième est qu’on considère que le CFA est une monnaie comme les sept autres monnaies de la CEDEAO, et on fusionne en une seule fois. Mais si certains pays ne sont pas prêts, on pourrait admettre qu’ils rentrent plus tard dans cette monnaie CEDEAO. La troisième consiste à élargir la zone franc CFA dans un premier temps aux pays qui ont le même profil économique que les pays de l’UEMOA, c’est-à-dire producteurs de matière première agricole et importateurs de pétrole comme le Ghana, la Guinée Conakry, la Gambie, le Libéria. Ces pays rentrent dans le CFA et dans un second temps, le bloc négocierait avec le Nigéria pour l’amender.

Cette troisième option, à en croire le professeur, plaît beaucoup aux Français parce qu’ils savent qu’il sera compliqué de négocier avec le Nigéria, le bloc contre bloc, puisque le Nigéria à lui seul fait 75% du PIB de l’Afrique de l’ouest, et donc ne cèdera pas facilement au détriment de sa monnaie, le Naïra.

On a tendance à attendre que la France fasse des propositions. Une chose que le professeur qualifie de « servitude volontaire ». Selon lui, la France risque de ne pas le faire, car « elle craint la perte de l’Afrique centrale (productrice de pétrole) aussi au profit d’autres puissances notamment la Chine, si elle laisse l’Afrique occidentale sortir de la zone CFA ».

Cependant, chez les jeunes africains, cette question de sortir les pays de la zone franc est une question d’envergure. C’est  pourquoi depuis quelques mois déjà, elle ne baisse plus les bras en ce qui concerne  les actions, les stratégies à mettre en place pour faire la pression sur les autorités, ainsi que sur la France, afin que cette sortie soit effective. C’est donc ainsi que le 16 février à Bamako (Mali), ont été organisés les états généraux du franc CFA pour trouver des alternatives, informe Pr. Kako Nubukpo. L’idée de ces états généraux, selon lui, « c’est que dans chaque pays de la zone et dans la diaspora, il puisse y avoir des comités de  pays pour réfléchir aux alternatives au franc CFA, de sorte que la cellule de coordination puisse récupérer  les propositions faites et en faire le plaidoyer vis-à-vis des autorités monétaires  de la zone franc ».

Il a enfin exhorté les jeunes à contribuer pleinement non seulement au cadre du comité pays qui se met en place, mais aussi au cadre des associations qui se créent afin de réfléchir au devenir du pays sur tous les plans.

Stanislas AZIATO