Togo : Sortir de la crise

Une situation politique des plus moroses, des discussions paralysées par l’antagonisme des parties prenantes sur les réformes constitutionnelles et institutionnelles, une crise économique lancinante… Face aux incertitudes auxquelles ils sont confrontés, les Togolais semblent pourtant ne pas se résigner. Quelle sera l’issue du dialogue ? Entre craintes, doutes, optimisme et espoirs, les solutions n’ont jamais manqué, sauf la bonne volonté des différents acteurs.

« La solution est là, mais c’est la voie pour y accéder qui pose problème ». Cette phrase de Me Yawovi Agboyibo, président du Comité d’action pour le Renouveau (CAR), résume bien la difficulté qu’ont les protagonistes de la crise à s’entendre. Si pour les uns, il faut continuer de nourrir l’espoir, pour d’autres, le pessimisme est de taille quant à l’issue du dialogue conduit par le facilitateur Nana Akufo-Addo, président de la République du Ghana, au regard des positions totalement opposées des différentes parties prenantes : retour à la Constitution de 1992, mise en place d’une transition, notamment chargée de conduire les réformes constitutionnelles et institutionnelles, reconnaissance du droit de vote de la diaspora pour l’opposition, mise en œuvre des réformes constitutionnelles et institutionnelles sans rétroactivité, respect des lois et du calendrier institutionnel pour le pouvoir.

« Il nous est vraiment impossible de voir encore le président Faure Gnassingbé au pouvoir au-delà de 2020. Il a déjà fait plus de deux mandats et n’aurait même pas dû se représenter en 2015. Ils ont l’argent, l’armée, mais nous avons tout le reste. Nous n’accepterons jamais qu’il soit encore au pouvoir. 50 ans, c’est assez. (…) Jamais nous n’accepterons encore d’être dirigés par lui. Le peuple l’a vomi et il doit comprendre. Comment peut-il diriger encore un peuple qui ne veut pas de lui ? Nous ne pourrons pas trahir le peuple. C’est lui qui aura le dernier mot », disaient encore les leaders de la coalition des 14 partis de l’opposition à l’Institut international de gestion des conflits (IIGC) dans le cadre d’une mission récente dans la capitale togolaise.

« C’est lors du dialogue que les différents points doivent être abordés et traités. Le débat ne doit pas être personnalisé. Il convient d’effectuer les réformes dans l’intérêt de tous et non au profit ou en défaveur d’une personne. Nous avons la volonté de faire des réformes pour consolider les institutions de la République, garantir la pluralité des idées et la diversité des opinions. La résolution de la crise togolaise ne doit pas être focalisée sur une seule personne. Nous n’adhérons pas à la demande de rendre rétroactives les lois à venir. C’est nous qui avons pris  l’initiative de proposer des modifications constitutionnelles pour répondre justement aux demandes de l’opposition en allant beaucoup plus loin, notamment en proposant la limitation du mandat des députés pour favoriser le renouvellement de la classe politique », réplique-t-on du côté du parti au pouvoir, cité par l’IIGC dans son rapport.

Depuis, les positions n’ont pas changé. Même si tous les sujets sont sur la table de discussion, le consensus est bien loin, chacun des protagonistes tenant à ses objectifs.

L’hypothèse d’un « plan B »

« Nulle part, il nous a été donné de voir l’l’hypothèse  d’un  plan  B.  Par  ailleurs,  nous  n’avons  pas  pu  saisir  l’existence  de  discussions underground ;  ces discussions  qui  permettent  aux  protagonistes  d’entamer des négociations non officielles, avec des intermédiaires autorisés et acceptés par chaque camp ; discussions qui donnent souvent de réelles chances aux négociations officielles d’aboutir avec beaucoup moins de blocages », s’étonne l’Institut international de gestion des conflits. Ce qui conforte la position de ceux qui s’interrogent sur l’alternative en cas d’échec du dialogue. Pour cette partie de l’opinion, il y a une réelle nécessité d’y penser maintenant, pour conjurer tôt, le sort qui pourrait mettre davantage le pays à mal.

« L’absence notoire de  confiance  entre  les  acteurs,  due  notamment  aux  différentes  expériences du passé, peut faire craindre à un dialogue qui risquerait de déboucher sur presque rien », précise Kag Sanoussi, chef de mission de l’IIGC au Togo.

Quatre pistes de solution

Aux solutions déjà préconisées par plusieurs acteurs de la vie politique de notre pays, s’ajoutent celles de l’IIGC qui semblent coller au contexte actuel. « La crise  togolaise est profonde,  ancienne  et  finalement  multiforme.  Il  convient  de  mobiliser  les énergies  pour  mieux  aider  chaque  camp  à  réinvestir  cette  réalité, mais surtout  à  œuvrer sérieusement  dans  la  recherche  d’une  solution  acceptable  par  la  partie  adverse  et  par  tous. Autrement, dans un sens comme dans l’autre, ce conflit risque d’être à nouveau refoulé. Et comme tout conflit refoulé, tôt ou tard, il refera surface, avec hélas, plus d’intensité », souligne l’IIGC. « Démission immédiate du président de la République avec une transition ? Départ du président de la République à la fin de son mandat sans possibilité de se représenter en 2020 ? Déclenchement du compteur de limitation du mandat présidentiel à deux, à compter de 2020 ? Il existe une chance pour une solution négociée acceptable par tous les acteurs. Cela est possible, mais va exiger de la part  de  chaque  partie,  de  la  hauteur,  de  la  responsabilité  et  beaucoup  de  sacrifice,  dans  l’intérêt supérieur de la Nation. C’est bien ce type de procédé que nous intégrons dans le schéma relatif à l’application de l’article 999, un outil basé sur la pratique de l’intelligence négociationnelle, », précise la mission. « Développer dans chaque camp la stratégie dite de l’équipe de football : savoir être à la fois attaquant, milieu et défenseur ; en d’autres termes, être à la fois couché, assis et debout. C’est savoir tactiquement conjuguer des moments offensifs ou d’attaques, des moments de croisement ou de co-construction et des moments de retenue », ajoute-t-elle. « Travailler à l’avènement d’un grand  compromis  national à  la  sortie  de  cette  crise  pour  inscrire durablement le Togo dans une nouvelle ère. Les prémices de ce grand compromis national sur lequel travaillent  déjà  certains  acteurs  sur  le  terrain,  doivent  commencer  dès  à  présent  pour  faciliter  une sortie positive de la crise », affirme l’IIGC.

Il est clair que dans le contexte actuel, la voie de la négociation est à privilégier. Compter sur les chances de réussite du dialogue en osant mettre les protagonistes face à leur responsabilité devant l’histoire est la voie indiquée pour sortir durablement de cette crise. « Une sortie bâclée  ou  nettement  désavantageuse  pour  l’une  des  parties  en  présence ne sera finalement qu’une fuite en avant, et simplement, une transformation de la crise en cours en un conflit refoulé. C’est dire que dans chaque camp, pour l’intérêt général, il conviendrait de lire les solutions au travers des lunettes de la partie adverse, afin de bien saisir la nécessité d’œuvrer vraiment pour  le grand compromis national », conclut l’IIGC dans son rapport de mission.

Elom ATTISSOGBE