Les mystères du statu quo

En détention depuis dix ans à la prison civile de Lomé dans une affaire de « complot contre la sûreté de l’Etat », Kpatcha Gnassingbé purge sa peine, sur fond d’ennuis de santé permanents. Les nombreux plaidoyers de personnalités locales comme étrangères en faveur d’une grâce présidentielle n’ont pour le moment aucun écho favorable du côté de son demi-frère, locataire du Palais de la Marina. Pour encore longtemps ?

Du fond de sa cellule, la récente remise en liberté de certains de ses co-détenus condamnés dans la même affaire semble avoir ravivé en lui l’espoir de la grâce attendue, et qui peine encore à se concrétiser. Kpatcha Gnassingbé, de toute évidence, constitue un casse-tête pour le chef de l’Etat courtisé ici et là par certains de ses pairs africains, des leaders religieux, et d’autres personnalités de l’ombre pour la relaxation de son frère. « On ne comprend plus rien. Il est vrai que sa détention a été jugé arbitraire par un groupe de travail du Conseil des droits de l’homme de l’ONU lors d’un avis rendu en décembre 2014. Mais à ce stade, la bataille sur le terrain judiciaire entre une même famille n’est pas ce qui est prioritaire. Il faut pouvoir toucher les cœurs pour sauver encore ce qui peut l’être. Et en Afrique, la famille est sacrée », indique le président d’une organisation de défense des droits de l’Homme.

Souvent embarrassé par le sujet quand l’occasion lui est donnée d’en parler comme ce fut le cas dans Jeune Afrique N°2831 du 12 au 18 avril 2015, à la veille du scrutin présidentiel, Faure Gnassingbé ne parle que par bribes et réticence, douleur, mais aussi dilemme. « Les affaires d’Etat n’ont jamais fait bon ménage avec les états d’âme », écrivait François Soudan après l’avoir rencontré à Lomé en 2015. Sauf que le chef de l’Etat togolais qui passe pour un homme de foi et de prière, ne semble pour le moment pas prêt à répondre à l’appel de ces évêques et pasteurs qui ont multiplié les missions de bons offices pour qu’il fume le calumet de la paix avec l’ancien ministre de la Défense. « Il faut être honnête. La fonction isole et, dans ces moments-là, on est un homme seul. Dieu a toujours été important pour mon père, il l’est aussi pour moi. Entre le bien et le mal, la différence est souvent ténue, et seul Dieu peut nous aider à respecter nos principes et à résoudre nos cas de conscience. Mon personnage préféré est Jésus-Christ », avait-il confié à Jeune Afrique en 2015. Entre ces paroles du président de la République et la place que devrait occuper « le pardon » dans le cœur du chrétien qu’il revendique sans plus de précision, il n’y a pourtant qu’un pas. « Il a fait des efforts en procédant il y a quelques mois à la libération de certains co-détenus dans cette affaire. D’autres sont encore en détention dont son frère. Il est maintenant temps de se surpasser pour lui accorder la grâce. Le pardon est l’arme des plus forts. Et comme il l’a fait aux autres, qu’il en fasse de même pour Kpatcha Gnassingbé et ceux qui sont encore en détention », confie un homme de Dieu qui n’a pas voulu que son nom soit cité.

Le dilemme

Même en détention et inoffensif, l’ancien ministre de la Défense fait peur au pouvoir. L’homme, ses réseaux, son influence, son flaire, sa capacité à anticiper, et sa fine connaissance du terrain politique sont autant d’atouts majeurs qu’ils gardent, et qui font craindre les ennemis du pardon et de la réconciliation. Suffisant pour ne pas le gracier ? « Je ne crois pas. Kpatcha Gnassingbé, pour ceux qui le connaissent, a toujours été quelqu’un qui plaide pour la cohésion et l’union de la famille. Il ne faudrait pas aujourd’hui avoir peur de l’inconnu. Beaucoup d’eau a coulé sous le pont. Il faut se transcender et penser à la famille, aux enfants, et au pays. La famille reste la famille. », analyse un observateur.

Souvent avortées à la dernière minute selon certaines indiscrétions, les tentatives de libération du demi-frère du président se heurteraient bien des fois à quelques détails. « Où ira-t-il ? Que fera-t-il une fois élargi ? Quelles seront ses priorités ? Se vengerait-il ? ». A ces questions, son entourage tente de répondre : « Kpatcha Gnassingbé ne nourrit aucune animosité envers son frère et n’est animé d’aucun désir de vengeance. Il a tiré les leçons de cette situation et reste disposé à faire la paix. Il n’a jamais fermé la porte. Il l’a fait savoir à Mgr. Barrigah qui a échangé avec lui et ensuite avec le chef de l’Etat pour concilier les deux parties, afin qu’une solution soit trouvée à ce problème. Le pardon, l’union de la famille, et le pays lui tiennent à cœur. Les problèmes de personne, ce n’est pas ce qui construit l’homme. Où ira-t-il ? Que fera-t-il une fois libéré ? Il est mieux placé pour répondre lui-même à ces interrogations ».

La grâce sous conditions ?

L’idée ferait son chemin dans les couloirs du palais présidentiel. Selon certaines sources, des conditions pourraient être envisagées si la grâce présidentielle venait à être accordée à l’ancien ministre de la Défense. Lesquelles ? Difficile d’en savoir plus pour le moment. Entre réunions confidentielles sur le sujet au plan local et les médiations continues des chefs d’Etat africains dans ce dossier, tout se dit au mot près, rien n’étant tabou. Des indiscrétions parvenues à notre rédaction font état de ce que certaines conditions seraient à l’étude. « A Faure Gnassingbé de décider. L’essentiel, c’est que cette affaire puisse connaître un dénouement heureux », précise un interlocuteur.

Encore malade actuellement, Kpatcha Gnassingbé ne passerait pas des jours tranquilles en détention. Des plaies veineuses dues notamment au fait qu’il soit sur place, seraient à l’origine de l’aggravation de sa situation sanitaire. Ce qui pourrait fait craindre le pire.

Elom ATTISSOGBE