Le billet de Déhdéno Pana : Pourquoi gaspiller 500 000 FCFA par mois pour les cheveux ?

Les chiffres de la folie du business du cheveu en Afrique donnent le tournis. Dans une de ces enquêtes sur l’industrie des mèches dans le monde, Jeune Afrique révélait les confidences d’une cliente ivoirienne qui avoue débourser la somme de 500 000 F tous les mois pour ses deux passages au salon de coiffure. C’est une cliente pas ordinaire, elle doit avoir de l’oseille ! Cependant, la femme noire africaine, dans les pays du sud du Sahel, dépense en moyenne 50 000 F par mois pour sa tête. Le constat interpelle ! Pourquoi les africaines investissent-elles autant dans les cheveux importés ?

Remontons un peu le cours de l’histoire. Les cheveux crépus sont une caractéristique physique de la femme et de l’homme noir. Il y a quarante, cinquante ans en arrière, la femme africaine arborait sans aucune forme de complexe ses cheveux afro naturels, c’est-à-dire non traités avec des produits chimiques. Elle pouvait exprimer sa liberté par le choix de la forme à donner à ses cheveux. Longs ou courts, les cheveux naturels étaient coupés, tressés, nattés, ou laissés sans aucune autre forme.

Au fil des années, les femmes et les hommes noirs ont développé des complexes qui sont nourris par des préjugés racistes. Dans les Etats-Unis esclavagistes, une certaine  « loi » défendue par les femmes blanches interdisait aux femmes noires esclaves ou libres de laisser leurs cheveux naturels. La femme noire devait se couvrir la tête pour éviter d’attirer l’attention des maris des femmes blanches  parce que les cheveux afro naturels la rendaient plus désirable. Ce que ces règles étaient censées faire, était de limiter l’influence croissante de la population noire libre et de maintenir l’ordre social de l’époque. En Afrique postcoloniale, les populations ont été fortement influencées par la mode occidentale et ont développé deux préjugés. D’une part, on trouve que le cheveu crépu est sale et d’autre part qu’il pousse trop vite ou ne pousse pas du tout, d’où l’obsession pour la longueur des cheveux, les extensions, les dreadlocks. Par retournement de stigmate, les Africains ont intégrés « fièrement » qu’ils étaient dotés de cheveux naturellement ingérables auxquels il fallait consacrer trop de temps et d’énergie pour les entretenir parce que sales et affreux au naturel. 

Ce qu’il faut savoir, c’est que la question de la texture des cheveux des Noirs ne date pas d’hier. Par contre, le retour conscient aux cheveux afro-naturels par beaucoup de Noirs ne devrait pas être perçu comme un effet de mode ou une simple tendance. Au contraire ! Je trouve, pour ma part, que cette démarche devrait susciter de sérieuses réflexions parce que c’est une question d’enjeux politique, économique, culturel et sanitaire.

Sur le plan politique, le combat des populations africaines à accéder à l’autodétermination et à la souveraineté totale se joue aussi par l’expression de symboles comme avoir des cheveux afro naturels, synonyme de liberté qui traduit chez l’africain les notions d’anticonformisme et de bonheur. Pour exemple, historiquement les cheveux afro étaient liés aux mouvements politiques des Black Panthers aux USA ou le « Mouvement de conscience noire » en Afrique du Sud. Sur le plan économique, l’enjeu est de taille. Aujourd’hui, l’industrie du cheveu pèse entre 10 et 15 milliards de dollars. Elle est détenue par les Chinois, les Britanniques et les Français.

Le Togo consomme 186 tonnes de cheveux transformés (mélange de cheveux naturels plus matières synthétiques et poils d’animaux) équivalant à 558 000 euros d’importation (environ 367 000 000 FCFA) par an (sources : Jeune Afrique).  En moyenne une femme africaine dépense plus de 50 000 francs par mois pour l’extension de ses cheveux. Peut-on imaginer la manne financière qui n’échappera plus à l’Afrique si on pouvait s’inventer des solutions adaptées aux cheveux crépus ? D’un point de vue culturel, les cheveux des femmes noires ont toujours fasciné les artistes et les photographes. Assumer ses cheveux crépus revient à assumer son identité noire. L’enjeu est aussi sanitaire. L’extension des cheveux crépus n’est pas sans risques. L’ajout de corps étrangers sur la tête expose sans aucun doute à des perturbations du système de défense de l’organisme, sans plus aller dans les détails.

La Miss Univers 2019, Zozibini Tunzi, qui vient d’être élue est une noire Sud-Africaine. Sa couleur de peau et son origine africaine ont moins soulevé des vagues de critiques que ses cheveux afronaturels. Le mannequin sud-africain est devenu la première femme noire à remporter la prestigieuse couronne de Miss Univers avec un naturel renversant jusqu’à la pointe de ses cheveux crépus. La question que je me pose, après ce choix peu banalisant, est de savoir si les femmes…et les hommes noirs africains vont-ils percevoir là un signe des temps? Puisque la jeune femme de 26 ans fait désormais partie des femmes les plus influentes de la planète. La question mérite réflexion, quand on sait à quel degré le blanchissement de la peau du roi de la pop musique Michael Jackson a influencé.