Kemi Seba : L’entretien exclusif

Il est l’un des activistes les plus en vue du moment. Kemi Seba, président de l’ONG Urgences Panafricanistes, celui qui se distingue sur des questions de souveraineté des pays africains et de lutte contre le franc CFA, s’est entretenu avec la rédaction de « La Nouvelle Tribune ». Lecture !

Votre ONG, Urgences Panafricanistes, vient de décliner ses nouvelles orientations pour les prochaines années. Quelles en sont les grandes lignes ?

En fait, ce ne sont pas de nouvelles orientations, parce que ce sont des actions sociales qu’on mène depuis très longtemps dans différents pays. Simplement, ça n’a pas été fait au Bénin, du moins pas à cette ampleur, comme on le prévoit maintenant. On veut  tout simplement passer à une nouvelle étape, faire du Bénin le centre de gravité de notre combat politique continental. Raison pour laquelle on veut impacter les choses avec beaucoup plus d’intensité ici.

Nous venons de faire un compte rendu de la tournée internationale de l’ONG Urgences Panafricanistes en Russie où nous avons été reçus par Alexandre Douguine, le plus influent idéologue du président Russe, Vladimir Poutine. Cette rencontre avec les autorités russes répond à des questions géopolitique et géostratégique.

Ceci étant, nous allons accentuer notre lutte sur les principales questions de l’autodétermination africaine. Il y a l’axe politique, c’est-à-dire, faire campagne auprès de tous les partis qui sont dans une démarche de proposer un programme visant à ce que nos pays puissent être dans une logique d’autodétermination et de détachement politique vis-à-vis de la France, du néocolonialisme de l’occident. On veut faire également une campagne d’engagement civique, de nettoyage de la ville de Cotonou, et par ailleurs, d’accompagnement des populations les plus prolétarisées de Cotonou.

Vous aguichez la Russie, notamment son Président, Vladimir Poutine, que vous voulez prendre comme allié dans la lutte que mène votre ONG. Pourquoi la Russie ?

Non, on n’aguiche pas du tout la Russie. On a été invité par les Russes. Ce n’est pas le contraire. Et on est très prudent par rapport à la Russie. On est loin de voir la Russie comme un partenaire idéal. Très loin. Il faut qu’on soit clair.

Nous ne sommes pas naïfs. Nous ne voyons pas en la Russie des messies. Loin de là, nous savons qu’il existe de la négrophobie en Russie.

Vladimir Poutine est-il aujourd’hui le messie qui pourra faire aboutir la lutte que mène votre ONG sur le continent africain ?

Vladimir Poutine est tout sauf le messie. Il n’est messie de personne si ce n’est de lui-même. Simplement, il est à l’échelle internationale un régulateur avec d’autres pays qui permet de résister face à ceux qui voudraient imposer une façon unilatérale de voir le monde. Et notre ONG est dans une démarche de voir le monde sous l’axe multipolaire.

Ce n’est pas que la Russie. On parle avec la Bolivie, l’Iran, et d’autres pays. On partage les expériences, mais en aucun cas, ces pays ne peuvent faire pour nous ce qu’on se doit de faire pour nous-mêmes. On est les seuls maîtres de notre destinée. Et personne d’autre ne l’est à notre place.

Les échanges avec Alexandre Douguine nous ont permis de trouver des points de convergences et d’observer un certains nombres de stratégies qui pourront être menées sur la durée par les souverainistes qui soient africains ou russes. Nous aurons l’occasion au cours de cette année, de pouvoir illustrer la manière dont nous voulons collaborer non seulement avec la Russie mais aussi avec les autres pays qui résistent à l’occidentalisation du monde.

Vous inscrivez désormais une démarche politique au cœur des actions de votre ONG. En quoi consiste cette démarche politique ?

Vous constatez comme nous que malgré les échos internationaux de notre mobilisation, les questions d’autodétermination continentale et de la zone franc ne trouvent pas de réponse auprès de certains chefs d’Etats et responsables africains. Face à ce constat, on entend adopter une démarche politique claire pour l’atteinte de nos objectifs. Nous allons en faire en sorte que lors des prochaines élections, notre ONG soutienne tous les partis politiques qui s’opposeront aux dirigeants qui ne sont pas dans une dynamique de souveraineté. Nous serons très attentifs à cette démarche, sans pour autant que nous soyons nous-mêmes dans une logique de nous présenter aux élections. Nous ne sommes pas des politicards, nous ne sommes pas des politiciens. On est des activistes de la société civile qui souhaitent une seule chose : que nos populations puissent bénéficier des ressources de nos sols, des matières premières de nos sols et puissent pouvoir décider de leur propre destiné.

En réalité, on a toujours mis la politique au centre de nos actions. On a toujours été dans cette démarche. L’axe qui consiste à soutenir les partis politiques qui s’opposent aux dirigeants qui sont anti-souveraineté, je dirai que c’est la suite logique de notre combat pour l’accession à cette souveraineté intégrale. Si nos dirigeants sont des obstacles, il faut qu’on puisse les contourner.

Quand vous parlez de ces dirigeants africains qui ne sont pas dans une logique de souveraineté, à qui faites-vous allusion par exemple ?

Nous parlons de ceux qui sont dans une démarche de promouvoir les accords avec l’ancienne puissance coloniale, des accords qui ont une tonalité néocoloniale évidemment, des accords économiques et tout ce qui s’en suit ; des partenariats qui nous poussent à rester sous l’autorité de l’oligarchie française, c’est de ça qu’on parle.

Que pensez-vous de la gouvernance dans votre pays, le Bénin, sous Patrice Talon ?

Je n’ai pas d’avis sur la gouvernance de Patrice Talon pour l’instant. J’observe, j’analyse, et le moment venu, on aura une appréciation plus pointue.

« Je ne ferai qu’un seul mandat », avait dit le président Patrice Talon pour se faire élire. Mais sur la question de sa candidature en 2021, il répond : « j’aviserai ». Une éventuelle candidature de Patrice Talon en 2021 au Bénin fera-t-elle sortir votre ONG de ses gonds ?

La question n’est pas que quelqu’un soit là durant mille ou un mandat. Mais ce qu’il fait pendant ces mandats. Moi, c’est ça qui m’intéresse. Sankara, j’aurais voulu qu’il soit encore là. Ce qui me dérange, c’est quand on n’est pas capable de travailler pour le peuple.

Non loin du Bénin, le Togo traverse une crise politique. Depuis quelques semaines, un dialogue s’est ouvert sous la facilitation du président ghanéen. Deux jours de travaux déjà. Mais ça coince. Quel est votre commentaire ?

Ce qui se passe au Togo ne changera que lorsqu’on sera capable de comprendre qu’il faut lier ses réalités politiques, nationales et locales à une réalité beaucoup plus globale et continentale. On ne peut pas régler la problématique togolaise sans la lier au reste des problèmes de souveraineté, parce que tout est inextricablement lié.

On vous sait très engagé sur la question du franc CFA. Les choses semblent s’accélérer dans la mise en œuvre du projet de monnaie unique de la CEDEAO. Quelle analyse en faites-vous ?

Nous souhaitons, nous voulons et nous demandons qu’il y ait une lisibilité réelle sur la mise en place de cette monnaie. Nous avons le droit de savoir de quelle manière cette monnaie sera structurée. Nous avons le droit de savoir quelles sont les forces en présence qui garantiront cette monnaie. Nous avons le droit de savoir quelle sera la place de l’Union Européenne, de la Banque Mondiale, de la Banque de France sur cette monnaie  qui est la monnaie unique de la CEDEAO.

S’il s’avère que les autorités de la CEDEAO refusent d’exposer clairement la manière par laquelle ils entendent arriver à la création de la monnaie unique de l’espace économique, l’ONG Urgences Panafricanistes se réservera le droit de se mobiliser devant les représentations de la communauté à Abuja. Nous nous mobiliserons avec force et avec efficacité pour qu’ils comprennent que rien ne peut se faire sans la volonté du peuple. Il est tant que le peuple cesse d’être mépriser dans les pays de la zone franc et à fortiori dans la CEDEAO. C’est une absolue priorité.

Votre ONG annonce une campagne de salubrité publique à Cotonou. Quels en sont les objectifs ?

En réalité, le but que poursuit l’ONG en initiant cette action civique est de montrer qu’au-delà de sa démarche de contestation et de sa démarche de lutte pour la souveraineté africaine, elle veut être aussi une force de propositions civiques.

Kemi Seba, activiste de la société civile aujourd’hui. Quelles sont vos ambitions futures ?

Elles sont de continuer à servir le peuple, et non pas se servir du peuple comme le font beaucoup de politiciens.

Interview réalisée par Elom ATTISSOGBE