Kako Nubukpo : «A court terme, il faudrait sortir du franc CFA»

Professeur des sciences économiques à l’université de Lomé, Kao Nubukpo s’est de nouveau prononcé cette semaine sur le franc CFA, dans le combat que se livre l’Italie et la France. Le directeur de l’observatoire de l’Afrique Subsaharienne à la Fondation Jean Jaurès (France) était l’invité du Journal Afrique de TV5 Monde.

Vos prises de position publiques, notamment sur le Franc CFA, vous ont valu d’être remercié par l’OIF. D’abord, comment vous analysez cette attaque de deux membres du gouvernement italien contre la France ?

Je crois que l’Italie reproche à la France de ne pas prendre sa part dans l’accueil des migrants. Vous savez qu’il y a le règlement de Dublin qui oblige le pays de première entrée à traiter les dossiers des migrants. Et les côtes italiennes sont à peine 300 km de la Libye. L’Italie a l’impression de prendre une part, plus que proportionnelle, à la solidarité européenne.

Pourquoi le Franc CFA intervient dans ce débat ?

Oui, parce que c’est un peu le talon d’Achille. Ça fait un certain nombre d’années que nous disons que le Franc CFA pose problème, parce que c’est un peu un avatar de la colonisation française en Afrique. Et donc l’Italie a beau jeu d’appuyer là où ça fait mal.

Est-ce qu’il y a une instrumentalisation de cette question qui est très clivante sur le continent ? L’instrumentalisation de l’Italie par exemple ?

Oui, bien sûr. C’est-à-dire que l’Italie n’aime pas plus l’Afrique que la France. Il ne faut pas se faire d’illusion. Donc c’est une guerre, si je puis m’exprimer ainsi, entre l’Italie et la France. Et comme je le dis souvent, quand deux éléphants se battent, c’est l’herbe qui souffre. Il ne faut pas que l’Afrique soit finalement la perdante de cette bataille.

Et à quoi joue l’Italie concrètement selon vous ?

Non, mais l’Italie règle ses comptes, parce qu’il y a quelques semaines, le budget italien avait été retoqué par l’Union européenne et le commissaire en charge de l’Economie, c’est un Français, Pierre Moscovici. N’oubliez pas que le gouverneur de la Banque centrale européenne, c’est un Italien qui est du parti centriste. Et là vous avez deux partis d’extrême droite et d’extrême gauche qui font une coalition. Donc, il y a également cet élément de politique intérieure italienne.

Cette réponse française, cette énième polémique sur le Franc CFA, est-elle à la hauteur des enjeux que pose cette monnaie, héritage du colonialisme comme vous le dites ?

Mais non, parce que Paris botte en touche depuis des décennies. Ça fait quand même trois quarts de siècle que nous avons cette monnaie et nous savons tous qu’elle n’a pas engendré la prospérité qu’elle était censée apportée à l’Afrique. Et donc je ne comprends pas pourquoi il y a cette coalition, cette conspiration du silence autour du CFA. Il faut ouvrir le débat sur le CFA, tant du côté africain que du côté français, pour qu’on avance.

Et le fait aujourd’hui que ce soit l’extrême droite italienne qui s’empare de ce sujet et que ça a un tel écho. Comment doivent le prendre les mouvements anti – CFA sur le continent ? Ils doivent suivre ?

Tant que les réformateurs refusent d’aborder les sujets, ils laissent la place aux extrêmes. Et ce que je voudrais dire aux mouvements africains, c’est de ne pas être trop opportuniste. Il ne faut jamais oublier qu’on ne transige pas avec les valeurs. Et je crois que ce n’est pas bien de s’appuyer sur l’extrême droite et l’extrême gauche italiennes pour reposer la question du CFA. Nous avons suffisamment d’arguments objectifs, techniques, pour poser ce problème. Nous n’avons pas besoin des extrémistes de tous bords.

Pour vous, les mouvements anti – CFA sur le continent sont extrêmes ?

Non, les mouvements anti – CFA sur le continent sont modérés. Pourquoi ? Parce qu’il se pose la question de l’alternative crédible au CFA, eu égard à la mauvaise gouvernance avérée de nos Etats. Et c’est pour ça que je pense que le CFA pourrait encore avoir de beaux jours devant lui, tant les dirigeants africains font preuve de servitude volontaire.

Récemment vous avez écrit dans un article publié sur le Monde Afrique : « la zone franc et le franc CFA méritent un sérieux dépoussiérage ». Ça veut dire quoi concrètement un dépoussiérage ?

A mon avis, il faut organiser les états généraux du Franc CFA pour organiser la sortie du CFA. Mais une sortie étape par étape. Il est évident que cette monnaie est économiquement inefficace, politiquement illégitime, et socialement inéquitable. Donc on ne pourra pas continuer avec cette monnaie, quand on a en face de nous une jeunesse africaine qui n’a pas d’emploi, qui n’a pas en perspective, une démographie qui est la démographie africaine, donc qui double tous les 25 ans.

Donc à terme, il faut sortir du franc CFA selon vous ?

Pas à terme. A court terme, il faudrait sortir du franc CFA.