Entretien avec l’Ambassadeur du Ghana au Togo

Les conflits ethniques ont fait fuir plusieurs centaines de personnes du nord Ghana et qui ont trouvé refuge au Togo, dans le septentrion. Pour comprendre le fond et la forme du problème qui ne fait que s’accentuer au fil des années, nous avons interviewé le premier responsable de la communauté ghanéenne au Togo, Son Excellence M. Kwasi Owusu Yeboah, Ambassadeur du Ghana au Togo.

Plus de 1700 réfugiés ghanéens ont traversé la frontière Est pour rejoindre le nord du Togo. Que faites-vous pour venir en aide à ces réfugiés ?

Je suis un peu dubitatif à propos des chiffres que vous venez de mentionner. En ma qualité de représentant officiel du peuple ghanéen au Togo, je peux dire qu’il y a une différence entre le nombre des refugiés qui m’a été notifié selon le rapport officiel et les chiffres que vous avancez. Est-ce une migration volontaire? Je ne crois pas.

Et là n’est pas le vrai problème. Ce déplacement massif des refugiés ghanéens n’est que le fruit des conflits nés depuis un moment entre plusieurs groupes ethniques. Selon les informations, il s’agirait notamment des Konkomba, les Tchokossi, les Gourma et bien d’autres.

A quel point les conflits ethniques sont-ils récurrents au Ghana ?

Ce  n’est pas la première fois que ces conflits arrivent au Ghana. La cause principale est relative aux conflits liés à la propriété terrienne et dès fois, à la possession et l’usage fait des terres. Mais  il y a aussi quelques fois des mésententes liées aux problèmes de la chefferie. Il n’est pas facile de résoudre certains de ces conflits.

Normalement, il ne devrait pas y avoir des disputes liées à la chefferie, mais les gens s’y attachent corps et âme. Je me dis souvent que cela est peut-être lié aux prestiges et d’autres raisons. Les gens sont tellement passionnés par cela qu’ils sont même prêts à mourir pour défendre leur cause. Bref, nous essayons de notre mieux pour résoudre ces conflits.

J’ai au départ douté de la véracité des chiffres, parce qu’on a aussi des Togolais qui ont fui récemment la crise politique au Togo pour se rendre au Ghana et certains sont en train de revenir.  Je suis sûr que vous avez entendu parler du naufrage qui a eu lieu récemment sur le fleuve Oti, de l’autre côté du Ghana. Et des hommes et des enfants qui essayaient de revenir au Togo ont perdu la vie. Donc, il y a des mouvements dans les deux sens, aussi bien au Ghana qu’au Togo.

Que font les autorités du Ghana pour s’assurer du règlement définitif de ces conflits ?

Dans un Etat de droit comme le nôtre, on essaie d’utiliser la loi et le libre arbitre pour résoudre les conflits à travers des institutions légales en place. Si les deux camps rivaux acceptent de s’asseoir autour d’une table et discuter pacifiquement, alors la difficulté cesse d’exister. Car la résolution de ces conflits liés à la chefferie et aux terres est une affaire sérieuse et sensible, puisque nous sommes dans un pays où le Président qui est en même temps l’autorité exécutive n’a pas assez d’autorité pour intervenir dans les conflits de ce genre.  Mais il y a la société civile qui aide à la résolution de ces conflits. Elle joue un rôle important, en vue de résoudre ces conflits. Mais le dernier mot revient à la justice au cas où les deux parties n’arrivent pas à une résolution pacifique. C’est pour cela que je disais que le Président a le pouvoir suprême au Ghana, mais le pouvoir judiciaire appartient à la justice pour résoudre des disputes du genre. Car, pour la consolidation de la démocratie, il doit y avoir une séparation des pouvoirs.

Vraiment ? Mais il est le Président du Ghana ?

Oui, il est le chef de l’Etat et le chef du gouvernement ghanéen mais sa fonction a été créée par la constitution. Et c’est la même constitution qui a établi les autres organes ou instituions avec des mandats respectifs bien définis. Donc, son titre de président ne lui confère pas le pouvoir pour interférer dans les affaires de ce genre. Il est aussi tenu de respecter les mandats des autres institutions et ne se charger que des affaires de l’Etat, car nous parlons ici de la propriété privée.

Que font alors les institutions qui ont le mandat de traiter ce genre d’affaire ?

Je peux dire que nous avons présentement le conseil national pour la paix qui a été mis en place afin d’essayer d’amener les personnes ou groupes impliqués dans les conflits de ce genre autour d’une table pour trouver une solution consensuelle. Mais à la fin, il y a des fois des difficultés pour résoudre ces conflits. Donc, la justice reste le dernier recours dans la plupart des cas.

Quel est le niveau de la coopération entre le Togo et le Ghana ?

Je suis fier de dire que la coopération entre le Togo et le Ghana est au beau fixe et je ne m’adjuge pas cette réussite. La relation entre les deux pays s’est considérablement améliorée avant ma nomination en tant qu’Ambassadeur au Togo. Je suis arrivé ici le 11 août 2017. J’ai déjà passé un an au Togo. Mais avant mon arrivée, beaucoup de travail a été fait. Nous avons une bonne relation et je peux dire même une excellente relation.

Toutefois, c’est de mon devoir de faire en sorte qu’elle soit renforcée davantage afin que nous puissions collaborer et travailler ensemble pour la prospérité et le développement de nos populations respectives. La position géographique des deux pays nous oblige à travailler ensemble car lorsqu’il y a un problème au Ghana, le Togo va aussi souffrir et vice-versa. Donc de chaque côté, on essaie d’éviter des problèmes qui pourraient négativement impacter sur le développement de l’un et l’autre.

Comme vous le savez déjà, mon Président est l’un des deux facilitateurs dans la crise politique que traverse le Togo. Au début, il a été désigné comme le seul facilitateur mais après, les chefs d’états ont jugé nécessaire de le seconder avec Alpha Condé de la Guinée, car ils pensent que deux têtes sont meilleures qu’une pour résoudre une telle crise politique. Evidemment, si le peuple togolais n’accorde pas une confiance à mon Président, ils n’allaient jamais accepter qu’il soit l’un des facilitateurs.

Mais je tiens à préciser ici qu’il est un facilitateur dans le sens que son mandat est d’essayer tant mieux que possible d’utiliser son expertise et expérience afin d’amener les protagonistes à discuter. C’est pour cela que nous parlons de dialogue afin d’identifier les aspects du système politique au Togo. Il s’agit de voir si les besoins sont en termes de réformes constitutionnelles, électorales ou encore institutionnelles. Le Togo est le seul pays que les Togolais ont. Donc je les exhorte ici à préserver cet héritage, en dépit des différends.

Interview réalisée par Blame Ekoué