Dr. Georges William Kouessan dit tout

Il est le président du parti politique « Santé du Peuple ». Membre de la Coalition des 14, Dr. Georges William Kouessan, dans une interview exclusive accordée à notre rédaction, parle de son parti politique, analyse la feuille de route de la CEDEAO, et évoque les élections législatives du 20 décembre prochain. Entretien !

Quelles sont les nouvelles du parti politique « Santé du Peuple » ?

Le parti se porte bien. Nous sommes en train de nous réorganiser par rapport justement aux enjeux du moment. Vous constaterez très bientôt que le parti sera beaucoup plus présent sur le terrain, aux côtés des populations.

Que pense votre parti des recommandations de la CEDEAO à l’issue du sommet du 31 juillet dernier à Lomé ?

Le parti politique « Santé du Peuple » est membre de la Coalition des 14. Et notre position n’est pas contraire à celle de la C14.

Nous avons dit de façon générale que l’essentiel se trouve dans les recommandations de la CEDEAO, avec quelques insuffisances et quelques imprécisions.

En ce qui concerne les insuffisances, il y a les mesures d’apaisement et de confiance mutuelle. La CEDEAO a parlé des personnes arrêtées au cours des manifestations de l’opposition. Mais nous disons que cette recommandation doit concerner les personnes arrêtées en lien avec ces manifestations, c’est-à-dire que mêmes ceux qui ne sont pas arrêtés au cours des manifestations, mais dont les actions ont été en liaison avec les manifestations, notamment les défenseurs des droits de l’homme et les membres de la société civile qui doivent également libérés. Nous avons parlé aussi des réfugiés, notamment les déplacés, beaucoup plus à l’intérieur du pays, qui doivent également retourner au bercail, en l’occurrence le cas Tikpi Atchadam.

Sur le point de la révision intégrale du fichier électoral, nous pensons qu’il faudrait ajouter des mesures comme des consultations foraines qui doivent permettre de délivrer des pièces aux personnes qui n’en ont pas, des cartes d’identité, etc.

S’agissant des réformes, la CEDEAO a recommandé que ces réformes doivent être faites à l’Assemblée Nationale, et qu’à défaut, cela peut passer par les consultations référendaires. Nous avons toujours dit que nous ne voulons pas de référendum. Et qu’il faut nécessairement que ces réformes passent par l’Assemblée Nationale. Si ce n’est pas fait à ce jour, c’est que nous attendons de nous accorder sur un texte consensuel qui ne doit pas souffrir de discussions au Parlement, mais qui doit simplement être voté.

Sur la limitation du mandat présidentiel, nous avons dit qu’il faut qu’on ait cette limitation avec le bout de phrase « en aucun cas, nul ne peut faire plus de deux mandats ».

Pour le mode de scrutin, la CEDEAO recommande un scrutin à deux tours pour l’élection du Président de la République. Nous demandons qu’on ajoute les législatives.

Donc il y a des questions qui n’ont pas été abordées. La CEDEAO a mis dans ses recommandations que le chef de l’Etat togolais reste ouvert aux discussions et disposé à travailler avec toutes les sensibilités. Nous avons demandé que la transition dont on parle dans nos revendications soit ouverte pour qu’on puisse faire les réformes essentielles.

La CENI s’active dans les préparatifs du prochain scrutin législatif prévu pour tenir le 20 décembre selon la CEDEAO. La C14 conteste l’autorité de la CENI et ses activités. Pourquoi ?

Nous contestons les travaux de la CENI. C’est clair, parce que nous estimons que la CENI doit être recomposée. Nous estimons que c’est un organe essentiel par lequel passe tout le processus électoral. C’est un arbitre. La CENI doit être composée de façon équitable pour que nous puissions avoir une élection transparente, respectant les normes et standards internationaux, et qui ne souffrirait d’aucune contestation.

C’est pour cela que nous disons que la CENI ne doit pas continuer ses travaux, à partir du moment où elle n’est pas recomposée. Les recommandations de la CEDEAO ont parlé d’un fonctionnement effectif de la CENI, avec la participation de tous les acteurs, c’est-à-dire une CENI inclusive. Nous disons qu’il faut que nous soyons à la CENI pour qu’elle puisse fonctionner sur de bonnes bases. Aujourd’hui, elle travaille unilatéralement et nous ne sommes pas d’accord.

Mais est-ce que l’opposition n’a pas dormi sur ses lauriers en croyant plus à un départ de Faure Gnassingbé par la rue que par les urnes ?

Au fait, ce n’est pas une question de dormir sur ses lauriers. L’opposition, je le dis et je le répète, n’a jamais pensé à un départ de Faure Gnassingbé par la rue…

C’était le slogan de la C14 à un moment donné de la lutte

Non, ça n’a jamais été le slogan de la C14. Il peut arriver des moments où des membres de la C14 aient dit cela, parce qu’on était dans une foule qui réclamait le départ de Faure Gnassingbé. Ça a fait que certains membres de la C14 ont prononcé cela. Mais combien de leaders de la C14 ont réclamé le départ de Faure Gnassingbé par la rue ou le départ immédiat de Faure Gnassingbé ? Vous allez peut-être les compter au bout du doigt. C’est tout simplement parce que nous étions dans une foule qui commençait à réclamer cela. On n’a jamais fait du départ immédiat de Faure Gnassingbé ou du départ de Faure Gnassingbé par la rue, un slogan. Nous avons toujours réclamé le retour à la Constitution de 1992 et les conséquences juridiques que cela peut impliquer. Ça dépend de l’interprétation juridique que chacun en fait. Moi j’ai toujours dit qu’il faut qu’on ait un retour à la Constitution de 1992. Il appartiendra aux organes compétents ou aux juristes de voir si M. Faure Gnassingbé peut se présenter en 2020 ou pas.

Que faut-il faire aujourd’hui pour « un renforcement du processus électoral » comme recommandé par la CEDEAO ?

Il y a beaucoup de choses à faire. C’est tout un cheminement. D’abord, pour ce qui concerne le recensement électoral, nous demandons l’amélioration des conditions de ce recensement. Cela fait partie du renforcement du processus électoral. Il faut organiser des audiences foraines. Nous avons demandé que ce recensement soit fait de façon simultanée sur toute l’étendue du territoire national, qu’il y ait des observateurs qui puissent suivre le processus de recensement à tous les niveaux, et que les travaux que la CENI a entrepris à ce jour soient remis à plat. Les prestataires de la CENI, notamment ZETES et son contrat doivent être revus.

La CENI doit elle-même être recomposée, avec huit membres pour l’opposition et huit membres pour le parti au pouvoir, et une personnalité neutre qui va diriger cette CENI. Il en est de même de ses démembrements. Nous avons demandé que les CELI soient relocalisées au niveau des communes plutôt qu’au niveau des préfectures, et qu’à chaque fois, on puisse faire l’équilibre entre le parti au pouvoir et l’opposition.

Pour le vote, nous demandons qu’avant l’ouverture des bureaux, il faut faire l’authentification des bulletins de vote. A l’entrée des bureaux de vote, il faut qu’il y ait un système de contrôle biométrique pour que nous soyons sûrs que le porteur de la carte en est bien l’auteur. Après tout ce processus, nous aurons la compilation, la centralisation et la transmission des résultats. Nous avons demandé qu’il y ait la publication des résultats au niveau de chaque CELI et qu’il y ait une double transmission des résultats. Nous avons également demandé que dans chaque bureau de vote, il y ait un délégué de la Cour Constitutionnelle qui va prendre les résultats à ce niveau et les comparer aux résultats qui seront donnés par la CENI. C’est ce que nous demandons pour renforcer le processus électoral.

Pendant ce temps, le processus électoral avance. Etes-vous dans l’espoir d’une annulation par les facilitateurs de la CEDEAO des travaux effectués par la CENI ?

Nous disons que pour qu’on n’arrive pas à s’entendre après, il faut que la CENI arrête ses travaux. Nous continuons par croire, à partir du moment où ce n’est pas un travail consensuel qui se fait, que tout doit être annulé et repris. Et nous attendons l’arrivée des facilitateurs pour que les demandes de la C14 puissent être intégrées.

Le parti politique « Santé du Peuple » participera-t-il aux prochaines législatives ?

Un parti politique est créé pour participer à des élections, les gagner et prendre le pouvoir. Et la prise de pouvoir commence par l’Assemblée Nationale. Je ne peux pas être chef d’un parti politique et dire que nous n’allons pas participer aux élections.

Mais aujourd’hui, nous sommes à la C14. Et nous ne ferons rien en dehors de cette Coalition. Si nous faisons une évaluation de la situation à un moment donné et qu’on se rend compte qu’on peut aller à ces élections de façon équitable et transparente, selon les normes et standards internationaux, il n’y a pas question qu’on refuse. Mais je le dis de façon claire. Nous sommes dans une Coalition et nous suivons les décisions de cette Coalition.

L’ANC est dans une logique d’une participation solitaire aux élections législatives du 20 décembre 2018. Le CAR recommande plutôt une participation en bloc au niveau de la C14. Quelle est la position du parti « Santé du Peuple » ?

Notre position est claire. Nous sommes pour une coalition électorale. Nous sommes pour une participation en bloc à ces élections législatives. Notre position rejoint donc celle du CAR.

Mais je tiens à faire remarquer par rapport aux partis politiques qui disent qu’ils iront à ces élections de façon solitaire, il n’y a aucune règle interne qui le leur interdit. Nous nous sommes mis ensemble pour le retour à la Constitution de 1992, le vote de la diaspora, etc. Ce n’est pas le scrutin qui a motivé la naissance de la C14. En aucun cas, en interne, nous n’avons fait cas d’une participation à ces élections de façon concertée. Donc il est loisible à tout parti aujourd’hui qui décide d’aller seul à ces élections de le faire. Mais notre position serait, au regard de tout ce qu’on a connu dans le passé, d’aller à ces élections ensemble. On ne peut pas répéter les mêmes erreurs.

Pour que la sérénité puisse régner dans le groupe, nous disons qu’il y a deux principes à respecter : éviter l’opportunisme politique et avoir un minimum de sens du partage.

Concernant les réformes, pourquoi l’opposition parlementaire réunie au sein de la C14 n’introduirait-elle pas une proposition de loi à ce sujet au Parlement ?

Oui, effectivement, l’opposition parlementaire, comme vous le dites, a la possibilité aujourd’hui de faire une proposition de loi à l’Assemblée Nationale. Mais vous savez ? Quand la feuille de route de la CEDEAO était sortie, il y a eu une première rencontre avec des émissaires de la CEDEAO et il était question d’établir un chronogramme clair de mise en œuvre de cette feuille de route avec le pouvoir. Et nous attendons qu’il y ait ce chronogramme. Nous avons des facilitateurs qui nous offrent leur disponibilité. Nous devons en profiter. Nous ne devons pas faire en sorte que ces facilitateurs pensent que nous n’avons pas besoin d’eux. Nous pensons aujourd’hui qu’il faut avoir un mot de ces facilitateurs.

C’est envisageable que nous envoyions une proposition de loi à l’Assemblée Nationale comportant les réformes constitutionnelles et institutionnelles telles que prescrites par la CEDEAO. Mais vous savez aussi le sort qui est réservé aux propositions de loi dans ce pays, s’il n’y a pas un consensus autour du texte soumis. Il n’est plus question aujourd’hui d’engager des procédures qui, à priori, sont sans lendemain. Il faut qu’on s’entende sur un texte consensuel qui ira à l’Assemblée Nationale.

Pour conclure, je dirai que les Togolais sont fatigués de tout ce qu’ils sont en train de vivre. Il y a un espoir nouveau qui naît. Les Togolais continuent d’attendre. Nous leur demandons d’être patients et de toujours croire à la C14 qui fera tout pour que les choses puissent évoluer et que l’alternance puisse être une réalité dans notre pays.

Interview réalisée par Elom ATTISSOGBE