Viande avariée : Au cœur de la filière

Les consommateurs togolais sont de plus en plus sensibles à la moindre alerte en matière de produits carnés. Frappé de plein fouet par l’exportation d’une cargaison de produits carnés avariés, le Brésil prend des mesures drastiques. Quels sont les pays destinataires de cette cargaison ? Quels sont les établissements concernés ? Quelles sont les dispositions prises ? Le Togo est-il touché ? « La Nouvelle Tribune » a mené l’enquête. Exclusif !

Tout est parti d’un communiqué diffusé en boucle sur les réseaux sociaux, émanant du gouvernement béninois, en l’occurrence le Ministère de l’Agriculture, de l’Elevage et de la Pêche et celui de l’Industrie, du Commerce, et de l’Artisanat du Bénin. « Depuis le vendredi 17 mars 2017, la police brésilienne a démantelé un vaste réseau de commercialisation de viande impropre à la consommation. Des multinationales de la viande notamment le bœuf et la volaille ont maquillé des produits dont la date de péremption était dépassée, falsifié des dates de consommation sur les étiquettes, injecté des substances interdites dans les saucisses, traité les viandes avec des substances cancérigènes pour dissimuler les avaries. Des produits cancérigènes sont également utilisés pour améliorer l’aspect extérieur des produits destinés à l’exportation. Compte tenu des risques sanitaires élevés liés à la consommation de ces produits, le Ministre de l’Agriculture, de l’Elevage et de la Pêche et le Ministre de l’Industrie, du Commerce, et de l’Artisanat déconseillent fortement aux populations, la consommation desdits produits. En attendant de nouvelles mesures, les services compétents en matière de contrôles sanitaires et de commerce sont instruits aux fins de prendre toutes les dispositions nécessaires à la protection des consommateurs ». C’est l’intégralité du communiqué publié par les ministres Delphin O. Koudandé et Lazare M. Sehoueto du Bénin, sur le scandale de la viande avariée exportée par le Brésil.

Très vite, la nouvelle s’est répandue comme une traînée de poudre. La panique s’est emparée du marché togolais, voisin du Bénin. La peur a gagné les rangs. Et comme d’habitude, les spéculations les plus folles ont pris le pas sur la réalité des faits, en attendant une réaction officielle du gouvernement togolais.

Quelques jours plus tard, à l’issue d’un conseil des ministres tenu le 31 mars 2017, le sujet tombe dans les divers. « (…) Les ministres chargés de l’agriculture et du commerce ont rendu compte au conseil des mesures préventives prises au niveau national pour gérer la question de la viande avariée exportée par le Brésil. Les services techniques ont reçu des instructions fermes pour renforcer les contrôles sanitaires de toutes les denrées aux différents points d’entrées du territoire national (…) », précise le communiqué ayant sanctionné le conseil des ministres.

Les frigos concernés et les pays importateurs

Dans un courrier adressé aux autorités togolaises le 22 mars 2017 (fac-similé), l’Ambassade de la République Fédérative du Brésil informe de la tenue à Brasilia, la capitale brésilienne, d’une réunion relative au processus de contrôle sanitaire des usines exportatrices de produit d’origine animale.

Dans ce courrier, les autorités brésiliennes mentionnent que le processus de contrôle des établissements cités dans l’enquête de la Police Fédérale qui sont au nombre de 21, sera accéléré. « Trois de ces établissements ont déjà été temporairement fermés, et chacun des 21 établissements sera immédiatement placé sous un régime spécial d’inspection qui sera effectuée par un groupe de travail spécifique du Ministère Brésilien de l’Agriculture, de l’Elevage et de l’Approvisionnement. Il est important de souligner que sur 11.000 employés du secteur, seulement 33 font actuellement l’objet d’une enquête, et que sur 4.837 unités soumises à l’inspection fédérale, il n’y en aurait que 21 qui seraient impliquées dans d’éventuelles irrégularités. Six de ces 21 unités ont exporté des produits au cours des 60 derniers jours. (…) », informe l’Ambassade de la République Fédérative du Brésil. « Il sera rappelé aux missions étrangères que toutes les usines exportatrices restent ouvertes aux inspections par les services pertinents des pays importateurs, et que leurs activités menées dans le cadre du système national de contrôle – l’un des plus respectés au monde – peuvent également être suivies. La coopération entre le Ministère de l’Agriculture, de l’Elevage et de l’Approvisionnement et la Police Fédérale sera renforcée, en vue de vérifier toute irrégularité qu’il y aurait pu y avoir dans le système de protection animale et végétale. (…) Dans la seule année 2016, 853.000 envois de produits d’origine animale au départ du Brésil vers l’étranger ont eu lieu, et uniquement 184 d’entre eux ont été considérés non-conformes par les importateurs, le plus souvent à cause de questions non-sanitaires, comme l’étiquetage et le remplissage des certificats (…) », poursuit le courrier.

D’après nos investigations, sur la liste des pays destinataires de cette cargaison de viande avariée, les produits concernés et leur origine par entreprise communiquée par le Ministère de l’Agriculture, de l’Elevage et de l’Approvisionnement du Brésil aux autorités togolaises, le Togo n’en fait pas officiellement partie sur la période concernée. Suivant cette liste qui contient toutes les informations détaillées (fac-similé), le Togo est absent des pays exportateurs, contrairement au Bénin, au Ghana, au Gabon, l’Afrique du Sud, et l’Egypte qui figurent en bonne place sur cette liste.

Résultats de l’enquête de la Police Fédérale

Dans une autre correspondance transmise aux autorités togolaises le 27 mars 2017 (fac-similé), l’Ambassade de la République Fédérative du Brésil a révélé les résultats de l’enquête de la Police Fédérale suite au scandale alimentaire.

Dans un communiqué de presse publié le 19 mars 2017, le Secrétaire chargé de la protection animale et végétale du Ministère de l’Agriculture, de l’Elevage et de l’Approvisionnement du Brésil, retrace le fil des évènements.

Le Ministère de l’Agriculture, de l’Elevage et de l’Approvisionnement du Brésil dit avoir pris connaissance le 17 mars 2017, par la presse, d’une opération baptisée « Carne Fraca » dont les enquêtes avaient été lancées il y a deux ans, sur le fondement d’une dénonciation émanant initialement d’un inspecteur fédéral de la santé animale et végétale. Le communiqué stipule que la Police Fédérale a pris plusieurs mesures dont l’exécution de mandats de perquisition et de saisie, l’exécution d’ordres de comparution forcée, des placements en détention provisoire et des mises en garde à vue concernant des fonctionnaires de ce ministère, des entreprises et des personnes associées à celle-ci.

« A la lumière de ces dénonciations et des informations diffusées dans la presse, et suite à l’examen des 377 pages de la décision de justice que reprend le dossier N°5002951-83.2017.4.04.7000 prononcée par le 14ème Tribunal Fédéral de Curitiba, nous présentons (…) les mesures adoptées jusqu’à présent par le Ministère de l’Agriculture, de l’Elevage et de l’Approvisionnement, des précisions techniques sur les sujets qui ont été relayés par la presse, les actions administratives qui sont en cours, ainsi que celles qui seront mises en place pour éviter de nouveaux écarts de conduite », renseigne le Secrétaire chargé de la protection animale et végétale du Ministère de l’Agriculture, de l’Elevage et de l’Approvisionnement du Brésil.

Parmi les mesures prises, les autorités brésiliennes déclarent dans le communiqué de presse avoir fermé à titre préventif le 17 mars 2017, les sites de plusieurs entreprises. Celui de BRF S.A., situé dans la ville de Mineiros (Etat de Goias), titulaire du numéro de registre auprès du Service fédéral d’inspection (SIF) 1010, celui de Peccin Agro Industrial Ltda, situé dans la ville de Curitiba (Etat du Parana), titulaire du numéro de SIF 2155, et celui de Peccin Agro Industrail Ltda-EPP, situé dans la vile de Jaragua (Etat de Santa Catarina), titulaire du numéro de SIF 825.

« Les résultats des analyses effectuées dans le cadre de la mise en œuvre de l’opération de police susmentionnée ont été demandés à la circonscription judiciaire du Parana – 14ème Tribunal fédéral de Curitiba, dans le but d’étayer les mesures d’inspection complémentaires prises par le ministère dans les autres établissements visés. Les informations demandées sont essentielles, notamment pour décider s’il y a lieu d’ordonner le retrait du marché des lots de produits présentant un risque ou un danger pour la santé des consommateurs, tel que le prévoir le Code de la consommation, défini par la loi N°8.078 du 11 septembre 1990 », précise le communiqué. « Afin de rassurer les consommateurs brésiliens, outre les mesures qui ont été prises à l’égard des trois établissements (…), des équipes de contrôle ont été désignées pour vérifier si des irrégularités avaient lieu dans 18 sites visés dans l’opération Carne Fraca. Le Ministère a décidé d’ouvrir une procédure d’enquête administrative sur les pratiques irrégulières qui auraient prétendument été mises en œuvre par ses fonctionnaires, et de limoger les fonctionnaires et autres titulaires de postes de direction cités dans l’opération. Afin de confirmer aux partenaires commerciaux du Brésil la solidité du système national d’inspection de produits d’origine animale, des notes ont été adressées aux autorités sanitaires étrangères, les informant de la nature de l’enquête en cours et des mesures adoptées par le Ministère », ajoute le Secrétaire chargé de la protection animale et végétale du Ministère de l’Agriculture, de l’Elevage et de l’Approvisionnement du Brésil.

Au total, 4837 établissements sont enregistrés auprès du DIPOA, le Département du Ministère de l’Agriculture chargé de l’inspection et du contrôle industriel et sanitaire des produits d’origine animale, et 11.000 employés au service du ministère. Seuls 21 de ces établissements sont cités dans l’opération « Carne Fraca », et 33 fonctionnaires seulement seraient impliqués dans des irrégularités, selon les autorités brésiliennes.

Des risques associés à la présence de salmonelles dans les volailles

La salmonelle est une bactérie que l’on trouve couramment dans les intestins des animaux. Le Secrétaire chargé de la protection animale et végétale du Ministère de l’Agriculture, de l’Elevage et de l’Approvisionnement du Brésil affirme dans son communiqué que dans le cas des volailles, la salmonelle est un problème mondial, et il n’existe pas de mesure efficace de contrôle capable de l’éliminer de la viande crue. Ainsi, des inspections sont nécessaires au niveau des élevages extensifs de volailles, mais aussi dans les abattoirs industriels, afin de lutter contre la présence de souches pathogènes dans les produits de volailles destinés à la consommation humaine. « Nous prévoyons de déterminer les stéréotypes de salmonelles qui sont d’intérêt en santé publique (S. Typhimurum et S. Enteritidis), et de mettre ainsi en place un niveau approprié de protection des consommateurs. Lorsque des cas de salmonella d’intérêt en santé publique sont détectés dans des lots, les produits concernés doivent subir un traitement thermique assainissant, conformément à la loi, afin de détruire l’agent pathogène. Le temps et la température du traitement thermique doivent être contrôlés au niveau industriel pour éliminer tout risque de transmissions de l’agent pathogène aux consommateurs. Il convient également de signaler que la résolution de la direction collégiale (RDC) de l’Agence nationale de surveillance sanitaire du Brésil (ANVISA) RDC/ANVISA N°12 du 02 janvier 2001 ne fixe aucune limite pour les salmonelles spp dans les viandes de volailles crues, et compte tenu des difficultés associées au contrôle de ces agents pathogènes dans les viandes de volailles, la résolution RDC/ANVISA N°13 du 02 janvier 2001 stipule que les informations suivantes doivent obligatoirement figurer en évidence sur les emballages de viandes de volailles : cet aliment, s’il n’est pas correctement manipulé ou s’il est consommé cru, peut nuire à la santé. Pour votre sécurité, veuillez suivre les instructions suivantes : conservez ce produit au réfrigérateur ou au congélateur. Il doit être décongelé dans le réfrigérateur ou au micro-onde ; lorsque ce produit est cru, il doit être conservé à l’écart d’autres aliments. Après avoir manipulé de la viande crue, nettoyez à l’eau et au savon les plans de travail (notamment les planches à découper) et ustensiles, et lavez-vous les mains. Ne consommez ce produit qu’après une cuisson, qu’elle qu’en soit la méthode, suffisante à cœur. », détaille le communiqué de presse.

Envois non-conformes aux normes sanitaires

Le communiqué de presse signale qu’au cours de l’année 2016, 184 notifications internationales ont été reçues, signalant des cas de non-respect de paramètres micro-biologiques, physiques, ou chimiques et autres non-conformités portant sur des produits d’origine animale exportés par le Brésil vers 15 pays. 102 de ces 184 notifications étaient d’ordre micro-biologique. 33 concernaient des caractéristiques physiques ou chimiques et 49 portaient sur d’autres non-conformités. La Russie a émis le plus grand nombre de notifications, dont 75 microbiologiques, 25 physiques ou chimiques, et 16 autres non-conformités, pour un total de 133 notifications. Sur cette même période, le Brésil a expédié pas moins de 852.000 envois de produits d’origine animale dans le cadre d’échanges commerciaux internationaux.

De l’utilisation d’additifs dans les produits carnés

« D’après les informations véhiculées par la presse brésilienne, un établissement maquillait des viandes supposées avariées par l’addition d’acide ascorbique, un produit qui a été présenté comme étant cancérigène. L’acide ascorbique est un additif alimentaire (SIN 300) autorisé pour l’utilisation dans les aliments, selon les Bonnes pratiques de fabrication (BPF), conformément aux déterminations de la RDC N°45 du 03 novembre 2010 de l’ANVISA. Ladite résolution RDC a inclus les fonctions de l’acide ascorbique conformément au Codex Alimentarius, son utilisation ne présente donc pas de risques pour la santé. S’agissant d’un additif alimentaire, son utilisation n’est autorisée que lorsqu’elle est prévue dans les catégories de denrées alimentaires et dans les fonctions admises dans les Règles techniques spécifiques. Dans le cas des produits carnés, la Règle technique de référence est celle qui figure dans l’Instruction normative MAPA N°52 du 29 décembre 2006, c’est-à-dire la Règle technique des Fonctions des additifs et de leurs concentrations maximales dans les catégories de denrées alimentaires N°8. (…) Les additifs alimentaires, lorsqu’ils sont utilisés dans les produits autorisés et dans les limites maximales fixées, ne présentent pas de risques pour la santé des consommateurs », déclare le Secrétaire chargé de la protection animale et végétale du Ministère de l’Agriculture, de l’Elevage et de l’Approvisionnement du Brésil.

De l’utilisation supposée de carton dans la fabrication de produits carnés

Selon les autorités brésiliennes, les informations diffusées jusqu’à présent dans les médias présentent des contenus contradictoires, quant à l’accusation concernant l’utilisation supposée de carton dans l’élaboration de produits carnés. Certains sites ont véhiculé une information contenant la transcription partielle d’une conversation téléphonique entre employés d’une entreprise, qui suggèrent, en réalité, que le carton serait utilisé comme matériau d’emballage du produit VSM (Viande Séparée Mécaniquement), alors que d’autres sites informent que des bandes de carton seraient utilisés pour composer la pâte de ces produits.

« Comme l’information diffusée n’est pas précise et que des éléments de réponse spécifiques n’ont pas été trouvés dans la décision de justice, le Ministère de l’Agriculture, de l’Elevage et de l’Approvisionnement a contacté l’équipe d’inspection officielle de l’établissement. Celle-ci a confirmé que la situation décrite dans l’enregistrement ne concernait pas l’utilisation d’emballages de carton dans la composition de produits carnés ou du produit VSM, mais l’utilisation d’emballages de carton pour recevoir les sacs plastiques contenant des VSM, permettant que les produits prennent une forme adaptée lors de la congélation, en vue d’être empilés. L’utilisation d’emballages de carton dans le secteur de la transformation de VSM n’est pas autorisée, pour éviter la possibilité de contamination croisée du produit. Dans le cas cité, étant donné que l’entreprise ne disposait pas de bacs en plastique pour mouler les produits à congeler, elle a choisi de les jeter, comme l’a constaté le service officiel d’inspection », annonce le Secrétaire chargé de la protection animale et végétale du Ministère de l’Agriculture, de l’Elevage et de l’Approvisionnement du Brésil.

Même si le Togo ne fait pas officiellement partie des pays destinataires des cargaisons de viande avariée, la vigilance doit être de mise au niveau des frontières. Les services techniques du Ministère de l’Agriculture, de l’Elevage, et de l’Hydraulique comptent sur la bonne collaboration des populations, dans le cadre de cette opération de veille rigoureuse.

La Rédaction