Sokodé : l’horreur (Exclusif)

Des morts, des blessés, des dégâts importants en quelques semaines, des manifestations à n’en plus finir et des réseaux sociaux qui s’enflamment. Jamais le pouvoir de Faure Gnassingbé n’avait été confronté à pareille contestation depuis 2005. A Sokodé, fief du Parti national panafricain (PNP), principal meneur de la lutte, c’est le chaos. Il flotte dans cette ville une atmosphère de cimetière. Retour sur une semaine noire.

Un vent de contestation souffle sur Sokodé depuis les évènements du 19 août. La deuxième ville du pays est en première ligne des manifestations politiques de l’opposition. Elle semble avoir volé la vedette à Lomé, la capitale togolaise, épicentre des mouvements politiques.

Lundi 16 octobre 2017. Il est 19 heures. Jules Ahénim, cadre d’une ONG (Organisation non gouvernementale, NDLR), regagne son domicile. Il vient à peine de passer le quartier administratif quand s’amorce la semaine la plus éprouvante que la ville ait vécue. En quelques minutes, Sokodé devient méconnaissable. « Ça a commencé autour de 19 heures quand je passais à Didaourê [quartier administratif]. On sifflait partout. Il y a eu une coupure de courant, et après, ça s’est passé très vite. », raconte notre source.

Sokodé, chef-lieu de la Préfecture de Tchaoudjo, fait monter la température. L’arrestation surprise de l’imam Alassani Djobo, conseiller du président du PNP (Parti national panafricain, NDLR) transforme la ville en un far west. Très vite, des groupes de jeunes se forment. Entre l’arrestation de l’imam et la colère des militants de l’opposition, il n’y a eu que quelques secondes.

Dans le tintamarre des sifflets et les chants de guerre en Tem [langue locale], des groupes de jeunes, très remontés, prennent d’assaut des édifices publics. Vêtus de rouge, torse nu pour d’autres, foulards rouges sur la tête et aux bras, objets contondants en main, ils expriment leur mécontentement suite à l’arrestation de l’imam Alassani Djobo. Des domiciles de certains dignitaires du parti au pouvoir UNIR (Union pour la République, NDLR) sont également vandalisés. Rapidement, les grandes artères de la ville sont barricadées. Des pneus enflammés sont visibles de part et d’autre sur la Route Nationale N°1. Le ton vient d’être donné pour une semaine de « terreur ».

Riposte

Les premiers véhicules des forces de sécurité à investir les points chauds de la ville sont ceux de la Gendarmerie nationale. Il est 20 heures. Flammes, épaisses colonnes de fumée et jets de projectiles les accueillent. Les gendarmes procèdent aussitôt à des tirs de grenades lacrymogènes et balles en caoutchouc.

Malgré la nuit profonde, l’affrontement entre les forces de l’ordre et les manifestants n’a pas faibli. Sokodé va passer sa première nuit blanche. Des tirs nourris de grenades lacrymogènes et cris de guerre vont s’alterner, jusqu’à 4 heures du matin. Les jeunes sont déchaînés et les forces de sécurité n’arrivent pas à rétablir l’ordre. Des témoins parleront de « scènes de guérilla ». Ce n’est qu’aux environs de 5 heures du matin que la tension commence à baisser. Petit à petit, les affrontements cessent. Mais personne n’ose s’aventurer dehors. Vers 8 heures, quelques habitants de la ville sortent de leur demeure. A compte-gouttes. Les séquelles sont encore visibles. Sokodé présente un triste visage.

Rebelote

L’accalmie n’a duré que quelques heures, puisque, entre-temps, l’opposition a appelé, depuis Lomé, à de nouvelles manifestations. Aux environs de 18 heures, les manifestants, déterminés, réinvestissent les rues ce mardi 17 octobre. Le bras de fer reprend. Deuxième nuit blanche pour la ville. La tension renaît.

Dans les locaux de la Préfecture de Tchaoudjo, il se tient une réunion de crise. Nous sommes le mercredi 18 octobre. C’est la deuxième réunion depuis mardi. Y prennent part, le ministre de la Sécurité et de la Protection Civile, Yark Damehame, celui de l’Agriculture, de l’Elevage et de l’Hydraulique, Ouro-Koura Agadazi (cadre du milieu) – tous deux arrivés la veille – et Mompion Matéindou, Préfet de Tchaoudjo. Les visages sont serrés. Non seulement les échauffourées entre partisans de l’opposition et forces de l’ordre se poursuivent, mais deux militaires en faction devant le domicile du ministre Agadazi ont été tués, leurs armes et munitions emportées. Bras croisés, derrière ses lunettes, le ministre Yark écoute attentivement l’exposé de l’état des lieux.

Vers 10 heures, les forces de catégorie 3, l’armée, entrent en jeu, au regard de la « gravité de la situation ». Si les militaires étaient déjà visibles dans la ville, très tôt dans la matinée du mardi 17 octobre, leur présence était dissuasive selon certains témoins interrogés sur place qui affirment qu’ils occupaient les grands axes de la ville et dégageaient les nombreuses barricades dressées. Mais dès ce mercredi, la situation vire au cauchemar. Les quartiers favorables au PNP font l’objet d’une attention particulière. Le canton de Kparatao en a particulièrement fait les frais.

Fracassant

L’entrée en jeu des militaires n’est pas sans conséquences sur la ville. Plusieurs habitants, par crainte de représailles, ont élu domicile en brousse. « A comportement de mouton, réaction de berger », lâche un officier. Les natifs du milieu évoquent des bastonnades et des irruptions manu militari dans des maisons. Les nuits suivantes, à de nombreuses reprises, dans plusieurs quartiers, des tirs se font entendre. La population a peur. « On ne sait pas qui tire sur qui », nous confie Amina Agoro, quinquagénaire.

Des images de personnes passées à tabac circulent sur les réseaux sociaux. Parmi elles, Akondo Moutaka, enseignant de profession. Si certains s’en sont sortis avec des blessures, lui, n’aura pas cette chance. Il décède à son domicile le 20 octobre. « C’est un jeune enseignant qui ne demandait qu’à vivre. Il a été roué de coups et ça lui a été fatal », affirme Morou Mohamed, commerçant à Sokodé, militant de l’opposition.

Les quartiers favorables à l’opposition sont passés au peigne fin. Un habitant du quartier Kadambara déclare : « la nuit du 18 octobre, de 22 heures à l’aube, ils ont fait sortir tout le monde (…). Dans mon quartier, je suis le seul à rester avec ma famille ». Policiers, gendarmes et militaires sont partout.

Le jeudi 19 octobre, le silence règne sur la ville. Une médiation est menée par certaines personnalités locales auprès du préfet de Tchaoudjo. Il lui est demandé d’œuvrer au retrait des militaires. Non seulement, les habitants ressentent les effets de la crise, mais ils manquent de vivres. Avis favorable.

Le vendredi 20 octobre, il n’y aura pas de grande prière musulmane à 13 heures. Les mosquées sont fermées. Toutefois, les gens sortent des maisons. La vie reprend peu à peu son cours normal. Dans la soirée, les rumeurs font état du départ des militaires. Pour la première fois depuis le 16 octobre, la nuit sera calme.

La vie reprend timidement dans la ville depuis le 23 octobre. Mais la tension et la peur sont bien présentes. Sokodé retient son souffle.

De notre envoyé spécial, Ismaël ALI