Me AGBOYIBO : Jusqu’où ? Jusqu’à quand ?

Comme tous les cinq ans, législatives et présidentielle confondues, Me Yawovi Agboyibo fait mine de jouer sa carte. A bord du « CAR » dont il est (véritablement) resté le    chauffeur, le « Bélier Noir » reprend la main. Mais pourra-t-il résister à l’épreuve du temps ? Jusqu’où est-il prêt à faire usage de « la méthode » ? Chronique d’un retour sur scène à « hauts risques ».

La surprise était générale ou presque, lorsque les 17 et 18 octobre 2008, au terme d’un congrès tenu sous une pluie d’applaudissements, Me Yawovi Madji Agboyibo, accepta de confier la présidence du parti « rouge » à un de ses fidèles poulains de l’époque, Me Paul Dodji Apévon. Une résolution vint élever le président sortant au rang de président d’honneur. Dans la grande salle de la Foire Togo 2000, tout baignait dans une ambiance de lune de miel. Mais pour l’observateur curieux qui s’est invité à ce congrès, cette passation de pouvoir était trop belle pour ne pas susciter des inquiétudes et autres interrogations. Surtout au regard de la personnalité de l’ancien président de la Commission Nationale des Droits de l’Homme (CNDH), un animal politique qui aime jouer avec délectation sa réputation diversement appréciée. Le « Bélier Noir » venait ainsi de se mettre dans la posture du « sage » de la classe, lui qui a été de tous les combats, en mal ou en bien, c’est selon, depuis l’avènement de la démocratie dans notre pays. A son actif, des acquis dont l’Accord politique global (APG) dont il est l’un des principaux architectes, et la Primature qu’il a dirigée du 20 septembre 2006 au 06 décembre 2007.

Près de dix ans après, curieusement, c’est toujours au même endroit et sur la même scène, au cours d’un congrès extraordinaire organisé les 13 et 14 janvier 2017 que Me Yawovi Madji Agboyibo a choisi de « sauver son CAR » dont le moteur coulait. Objectif : « retourner à la méthode pour l’Alternance ».

Entre-temps, pour parer à son éviction annoncée, Me Paul Dodji Apévon s’en alla créer son propre parti, les FDR (Forces démocratiques pour la République), le 110ème sur la longue liste des partis politiques déclarés au Togo.

Mais la question que beaucoup se posent, est de savoir si l’ancien Premier Ministre a jamais quitté la vraie présidence du Comité d’Action pour le Renouveau, au-delà de ce qu’il faut appeler « crise de purification » faite de conflits et d’intrigues qui couvait sous le CAR dont les passagers se jettent aujourd’hui, sans modération, des noms d’oiseaux à la figure.

La méthode « MADJIque »

« Le mal togolais est vraiment profond. Il y a une situation de blocage dans le pays. Et je pense qu’il faut désinfecter les esprits », confie le Bélier Noir a un visiteur du soir. Dans un autre registre, dans les colonnes de Jeune Afrique, il affirme que « Dodji Apévon était soupçonné de vouloir se rapprocher de partis politiques dont la vision se démarque de celle du CAR, par le peu de place qu’ils accordent au règlement de divergences politiques par le dialogue et la recherche du consensus. En fait, je ne veux plus commettre l’erreur de laisser précocement la direction du parti à un compagnon de lutte qui ne maîtriserait pas notre méthode politique ». Pour un politologue avisé que nous avons interrogé sur le sujet, « il est assez curieux que pour l’éminent homme de loi, le simple soupçon constitue preuve ». « De même, on reste pantois que l’homme de dialogue reproche à son parti de se rapprocher d’autres partis dont la vision est différente », analyse-t-il.

Par ailleurs, Me Agboyibo estime que « ceux qui sont vraiment dans la ligne historique du parti vont [désormais] s’affirmer pour poursuivre la lutte engagée depuis l’ouverture du Togo au multipartisme au début des années 1990. Le CAR va pouvoir [donc] renouer avec ses valeurs historiques pour une lutte pour l’alternance beaucoup plus efficace ».

S’il est vrai que Me Apévon pouvait mieux déposer comme bilan pendant huit années passées à la « présidence » du CAR, il est d’autant plus vrai que la tâche n’a pas été facile, surtout avec un parti « orange » embourbé dans des idées populistes et dont le sport favori dans les quartiers frondeurs est « la politique de l’horoscope du jour » qui consiste à marcher et à donner de la voix à chaque fois qu’un tic fait l’actualité.

Habitué au « dialogue » et au « consensus » qu’il conjugue avec la « méthode » dont il est le seul à connaître la véritable identité et les arcanes, laquelle constituait d’ailleurs la thématique centrale du congrès du « retour », Me Agboyibo déclare qu’il y a de bonnes raisons de revenir sur scène, au regard de « l’impasse politique actuel ».

Cependant, « la ligne historique » et les « valeurs historiques » dont fait cas l’ancien Premier Ministre dans son interview à Jeune Afrique relèvent d’un discours très circonstancié qui a, peut-être évolué avec le temps, puisque dans son ouvrage « Combat pour un Togo démocratique : une méthode politique » paru aux Editions Karthala en 1999, cette ligne et ces valeurs occupent difficilement une place de choix. Plutôt, on y lit une théorie de « la méthode » qui consiste en « un travail d’éveil du peuple ». « Aujourd’hui, nous faisons tout pour que le peuple togolais s’éveille et se détermine à créer les conditions de l’alternance politique », affirme l’avocat.

Comme à l’époque dorée du FAR qu’il dirigea dans les années 1990, concrètement, « la méthode » consiste à faire pression sur le pouvoir tout en mobilisant la rue pour obtenir des concessions démocratiques. Ce que, selon lui, ne sait pas faire Me Apévon bien évidemment.

Tout en passant le volant du CAR à Me Dodji Apévon, Me Agboyibo est resté à bord avec les pieds sur les pédales et la main sur le levier de vitesse. La méfiance était la règle qui se transformera, au fil du temps, en défiance et en hostilité manifestes. La présidence d’honneur, bien que purement symbolique, était plus forte que lorsque Me Agboyibo tenait directement les rênes du parti. Aussi son successeur n’avait-il pas les coudées franches pour conduire le CAR à sa guise, Me Agboyibo ayant préféré parsemer son parcours de chicanes et ériger des tours de contrôle et de surveillance autour de lui, « afin que jamais le CAR ne déraille ». En réalité, les collaborateurs de Me Apévon n’ont pas rompu les liens institutionnels et de hiérarchie avec son ancien « patron » à qui étaient rapportés ses faits et gestes. Les soupçons dont parlait Me Agboyibo dans son interview à Jeune Afrique sont fondés sur ces pratiques de manque de confiance. Me Apévon lui-même avait gardé des relations de fidélité et de loyauté à l’égard de son mentor qu’il a élevé au rang de sage, et n’hésitait pas à le consulter souvent pour ses conseils.

A titre d’exemple, si le CAR a participé à la création du Collectif « Sauvons le Togo » en avril 2012, c’est sur instruction de Me Agboyibo que l’actuel président des FDR s’était retiré pour fonder la Coalition « Arc-en-ciel » derrière laquelle le parti « rouge » avait une grande marge de manœuvre.

Le passé pour comprendre le présent

Sous le monopartisme (1969-1990), Me Agboyibo, officiellement 73 ans, qui était un avocat prospère, député à l’Assemblée Nationale, avait dirigé de 1987 à 1990, la CNDH (Commission nationale des droits de l’homme) dont il a réussi à assurer l’indépendance et la crédibilité, et à en faire un réel outil de contre-pouvoir contre l’avis de son initiateur, feu son ami le général Eyadéma, se forgeant ainsi une célébrité et une notoriété populaires. C’est pratiquement tout naturellement qu’il a pris le leadership des revendications démocratiques au travers du FAR (Front des associations pour le renouveau), seule structure fédérative qui animait la lutte chaotique de la démocratisation dans les années 1990 et interlocutrice auprès des autorités. Grâce à des mobilisations et des manifestations de masse sur toute l’étendue du territoire, le FAR, et donc Me Agboyibo forcément, a réussi à soutirer des concessions démocratiques indéniables du pouvoir qui ont conduit à la conférence nationale en juillet 1991.

Ainsi, en mai 1993, pour avoir contribué à l’instauration de la démocratie dans son pays, la Fondation allemande pour l’Afrique (Deutsche Afrika Stiftung lui a décerné un prix, le Deutscher Afrika-Preis, qu’il a reçu à Bonn des mains du président de l’Allemagne, Richard von Weizsäcker.

Auréolé de ces acquis, il se voyait propulser dans le fauteuil présidentiel. Mais le retour d’exil de nombreux opposants de la diaspora, et notamment le 07 juillet 1991, de Gilchrist Olympio, fils du premier président assassiné et perçu par de nombreuses couches de la population comme le seul et véritable opposant, a durablement pali, sinon annihilé, son étoile présidentielle après laquelle il engage des courses-poursuites à chaque échéance électorale, comme actuellement. Pour cela, il ne cesse de remettre le cœur à l’ouvrage.

Après des années de « fidélité » à son mentor, et au moment où Me Apévon tentait une certaine autonomisation qui faisait franchir au CAR la ligne discontinue dans son voyage, pour se rapprocher d’autres partis de l’opposition, Me Agboyibo a sonné le tocsin. L’attribution en janvier 2016 du statut de chef de file de l’opposition à Jean-Pierre Fabre, président de l’Alliance nationale pour le changement (ANC) qui a toutes les difficultés à assumer entièrement son titre, est une autre gageure pour le « Bélier Noir » qui a finalement signé son come-back au-devant de la scène, en vue de la présidentielle de 2020. Eh oui !

Ce retour de Me Agboyibo est sans nul doute un retour dans l’ordre de la bataille électorale de 2020 qui s’annonce palpitante et pleine d’incertitudes, et dans laquelle il lancera ses dernières cartouches pour l’histoire. Un retour pour s’affirmer de nouveau sur la scène politique, au sein d’une opposition hétéroclite dont les principaux leaders aiment, à la folie, se mettre les bâtons dans les roues, plutôt que de faire face collectivement à l’essentiel. Dans ce contexte, le « retour » sonne incontestablement comme une force centrifuge, pour remettre en cause une dynamique potentielle qui n’a jamais pu monter en puissance.

Le « retour du Bélier Noir » est un sujet de discussion dans les bars et kiosques à journaux de Lomé, mais reste en réalité, une transcendance de La Raison de l’Esprit de Friedrich Hegel.

Elom ATTISSOGBE